Démographe
THE WAR ON WORDS
10 Arguments Against FREE SPEECH – And Why They Fail
Greg Lukianoff & Nadine Strossen, Heresy Press, 2025 , 128 p.
Ce livre a été écrit à deux mains. Nadine Strossen est un professeur de droit à l’Université de New York qui milite pour les droits civils. Elle a été présidente de l’ACLU[1]de 1991 à 2008. Greg Lukianoff est un avocat, président, depuis 2006, de FIRE[2] fondée en 1999 pour défendre la liberté d’expression sur les campus américains. Ils examinent les dix arguments les plus courants, même s’ils ne sont pas nouveaux, en faveur d’une limitation de la liberté d’expression. Pour les auteurs, la meilleure façon de tenir la promesse de la liberté d’expression est de s’interroger à son propos et d’en discuter sans cesse.
Premier argument : La liberté d’expression prétexterait que les mots et la violence sont distincts
Nadine Strossen distingue les cas où le lien de causalité entre parole et préjudice grave est spécifique et imminent de ceux où le lien n’est que spéculatif. Punir les premiers est légitime quand punir les seconds permet au gouvernement de traquer discrétionnairement des dissentiments, comme cela aurait été le cas avec Black Lives Matter et d’autres mouvements pour la justice sociale.
Pour Greg Lukianoff, cet argument très ancien est faux. Très tôt la liberté d’expression a été vue comme permettant de régler des désaccords sans violence. Dire qu’il n’y aurait pas de claire démarcation entre discours et violence, qui tous deux peuvent créer du stress, c'est faire de ce dernier le déclencheur d’une violence qui devient inévitable. « C’est la formule d’une réaction en chaine de violence, de répression et de régression sans fin ».
Deuxième argument : Les mots sont dangereux
Pour Nadine Strossen, aller jusqu’à punir des propos pouvant avoir un effet violent indirect et qui ne relèvent pas d’une urgence revient à donner au pouvoir les moyens de faire taire les idées et opinions qu’il désapprouve. Sur la question des discriminations, l’éducation et la punition des actes discriminatoires sont plus efficaces.
Pour Greg Lukianoff, il n’y a rien d’étonnant à ce que la liberté d’expression soit dure puisqu’elle est censée remplacer la violence réelle pour réduire les dissentiments sans en venir aux mains. Si l’on devait interdire tout ce qui peut heurter n’importe qui, chacun serait réduit au silence. Il nous resterait, écrit-il, la liberté d’un paysan russe sous les Tzars, celle d’avoir à ne se mêler de rien.
Troisième argument : La liberté d’expression ne doit pas tolérer les discours de haine
Pour Nadine Strossen, les lois réprimant les discours de haine sont souvent vagues, propices aux mauvais usages des gouvernements et peu efficaces. Elles risquent de favoriser les groupes d’intérêt puissants et d’affaiblir les individus et groupes marginaux. Par ailleurs, l’interdiction et la censure de propos dits haineux peuvent accroître la célébrité de ceux qui les prononcent en attirant sur eux l’attention qui leur manque. Contre-discours, éducation et soutien à ceux qui en sont victimes sont plus efficaces dans la réduction de l’intolérance.
Greg Lukianoff ajoute que la censure ne change généralement pas l’opinion des gens mais les conduit à ne parler qu’à ceux qui sont de leur avis. Sans réduire l’intolérance, ces lois accroissent la polarisation et la radicalisation et suppriment l’expression d’idées jugées intolérables. Si ce type de loi n’existe pas aux États-Unis, la police de New York peut se livrer à des interventions douteuses. Ce fut le cas avec le vidéographe Samuel Seligson qui dût subir deux perquisitions alors qu’il couvrait une manifestation propalestinienne. Même quand les charges sont abandonnées, cela reste intimidant. Des états américains, imitant les universités américaines, ont mis en place des hotlines[3] destinées aux personnes qui se sentent visées par des propos ou des expressions. Greg Lukianoff a lui-même signalé un événement fictif sur la hotline de l’Oregon : il aurait vu quelqu’un avec un drapeau israélien ! Le département de la justice a retenu l’« incident ». Ces accusations peuvent être mobilisées pour viser des opposants idéologiques. La hotline a le même effet que la censure : on devient plus prudent et moins libre de parler. « Une culture de la liberté d’expression ne devrait tolérer ni l’une ni l’autre ».
Quatrième argument : Faire taire serait un exercice de liberté d’expression et non de censure
Pour Nadine Strossen, si, face à un orateur, bien des manifestations de désaccord peuvent être tolérées, celles qui l’empêchent de parler par des cris ou des menaces physiques devraient être punies car elles privent l’orateur et les auditeurs de leurs droits garantis par le 1eramendement. Ces mouvements d’hostilité amènent les dirigeants de campus à annuler des interventions pour raisons de sécurité. Ces vetos touchent aujourd’hui des orateurs de droite comme de gauche.
Pour Greg Lukianoff, « crier dans un haut-parleur pour empêcher un évènement de se dérouler, c'est de la censure… point barre ». En 1972, Thurgood Marshall, juge à la Cour suprême avait déclaré que « la liberté de parler et celle d’écouter sont inséparables ». Les chahuteurs lèsent non seulement les partisans de l’orateur mais aussi ceux qui auraient pu exprimer leur désaccord et ceux qui sont là par simple curiosité pour apprendre de ce qui est dit. Dans les universités où ces chahuteurs sont tolérés, la liberté d’expression s’est étiolée.
Cinquième argument : La liberté d’expression serait obsolète à l’ère d’internet
Pour Nadine Strossen, ce qui change ce sont les circonstances et non les principes et les cas qui méritent d’être punis. Un deepfake[4] diffamatoire reste un préjudice grave puni par la loi. Les principes de la liberté d’expression sont plus importants que jamais. Les mouvements actuels en faveur de plus d’égalité et d’inclusivité seraient entravés par un recul de la liberté d’expression. Même si certains discours peuvent impacter négativement la démocratie, c’est aux individus d’en juger.
Pour Greg Lukianoff, la liberté d’expression a plutôt été l’exception que la règle au fil de l’histoire. C’est seulement au siècle dernier que cette idée est devenue puissante culturellement et légalement. Aux États-Unis, elle n’a été correctement protégée qu’avec les années 1960. La fin de la censure des réseaux sociaux est souvent présentée comme une capitulation devant le populisme politique. Mais les « Fact-checkers » ont perdu la confiance du public comme l’a montré une enquête de FIRE en 2024. Aujourd’hui, la plus grande vertu du système de création de contenus, en dépit de ses imperfections, est l’absence d’un arbitre suprême de la vérité.
Sixième argument : la liberté d’expression est de droite
Pour Nadine Strossen, ceux qui défendent la liberté d’expression devraient le faire aussi pour leurs adversaires idéologiques. Comme le font FIRE et l’ACLU. Cette dernière a ainsi défendu la NRA[5] à la Cour suprême. Il faut empêcher le gouvernement de blacklister des groupes de défense, comme est tenté de le faire Donald Trump. Défendre la liberté d’expression est ainsi la stratégie la plus judicieuse.
Greg Lukianoff reprend l’expression de Kat Rosenfield : « Fashcasting ». C’est refuser d’entendre et exclure en disqualifiant. Pour lui, la liberté d’expression n’est ni de droite, ni de gauche, elle est radicale. C’est pourquoi il a nommé son blog : Eternal Radical Idea[6].
Septième argument : à propos du marché des idées
Les deux auteurs évoquent l’opinion du juge Wendell Holmes de 1919 qui fut ensuite dénaturée et dans laquelle il justifiait l’emprisonnement des opposants à la conscription par le recours à une métaphore : en temps de guerre, c’est comme crier au feu dans un théâtre bondé en l’absence d’incendie. Il expliquait aussi que, d’après la Constitution, la liberté d’expression était ce qui était le mieux adapté à la recherche de la vérité. La métaphore du marché des idées est utilisée pour dévaloriser la liberté d’expression. On se trouverait alors avec des récits concurrents qui empêcheraient les idées bonnes de triompher des mauvaises. Nadine Strossen illustre la supériorité du marché des idées sur la censure avec l’interdit qui a porté sur la recherche de la source du Covid, pour finir, en janvier 2025, par une analyse dévoilée par la CIA indiquant que le laboratoire de Wuhan était la source la plus probable. Finalement, c’est le marché des idées qui a fonctionné. L’autre argument en défaveur du marché des idées, nous dit Greg Lukianoff, c’est l’impossibilité d’une victoire totale de la vérité objective. Il reste toujours des gens pour dire que la Terre est plate ou croire à l’existence de reptiles humanoïdes. Pourtant, écrit-il, il est utile de savoir si ces délires sont répandus dans la population. Et, si la vérité objective était la seule raison de la liberté d’expression, quel intérêt y aurait-il à étudier l’histoire ? Il ajoute que, contraindre les discours de haine à la clandestinité, c’est comme prendre du Xanax pour soigner la syphilis. On se sent mieux au début, mais le mal ne fait qu’empirer. Se voir tel que l’on est exige une ouverture radicale.
Huitième argument : La liberté d’expression sert ceux qui ont le pouvoir
Pour Nadine Strossen, ce sont au contraire les plus démunis qui ont le plus besoin de la liberté d’expression et internet a été extrêmement important pour faire connaître des mouvements tels que MeToo et Black Lives Matter. L’histoire américaine a montré que c’est grâce à la liberté d’expression que les mouvements pour les droits et la justice ont pris de l’ampleur.
Pour Greg Lukianoff, ceux qui ont du pouvoir s’en tirent bien quel que soit le système de gouvernement. Ce sont les opinions minoritaires et celles qui déplaisent aux puissants que protège la liberté d’expression. En fait, elle limite le pouvoir gouvernemental.
Neuvième argument : mésinformation et désinformation sapent la démocratie
Nadine Strossen invoque la Cour suprême qui a statué, à propos du 1eramendement, qu’il n’existe pas d’idées fausses qu’il faudrait punir. Sinon, les idées opposées à la politique du gouvernement deviendraient vulnérables. Ce fut le cas avec la loi sur la diffamation d’avant 1964 qui fut utilisée contre les militants des droits civiques. Cela s’est vu aussi avec le Covid. Au lieu d’interdire de façon préventive, la loi pourrait contraindre le gouvernement à recourir à ses moyens de communication pour présenter une description complète et précise des faits.
Pour Greg Lukianoff, des exceptions au 1eramendement pour mésinformation ou désinformation donneraient aux responsables gouvernementaux une quasi toute puissance pour décréter ce qui est vrai. Or le plus grand apport des Lumières a été de montrer que la vérité est difficile à connaître. Pour qu’une déclaration soit établie comme connaissance, il faut que la méthode pour la vérifier donne le même résultat quelles que soient l’identité du vérificateur et la source de la déclaration. Cela prend du temps et exclut le gouvernement de la position d'arbitre. Les gens ont la liberté de trouver la vérité mais aussi de se tromper.
Dixième argument : Shoah et génocide rwandais plaident en faveur de la censure
Aryeh Neier, qui quitta l’Allemagne avec ses parents pour échapper au nazisme et fut directeur exécutif de l’ACLU en 1977-78, défendit le droit des néonazis à manifester à Skokie en Illinois au nom du 1eramendement. Pour lui, « la liberté a ses risques mais sa suppression est une recette infaillible pour le désastre ».
Les deux auteurs font la même analyse des deux génocides historiques et s’inscrivent en faux contre l’idée propagée par certains selon lesquels c’est un excès de liberté d’expression qui y aurait conduit. Cette idée se nourrit d’une méconnaissance historique et même d’un contresens complet sur la liberté d’expression du temps de la République de Weimar qui disposa, en 1922, de lois permettant notamment la censure de la presse pour critique du gouvernement et appel à la violence. Hitler lui-même fut interdit de discours dans plusieurs Länder entre 1925 et 1927. Alan Borovoy[7] compare ces lois aux lois du Canada et alerte sur leur inutilité et leur nocivité puisqu’elles se sont révélées inefficaces dans l’occasion unique où elles auraient pu se justifier. Dans les années 1920, ces lois furent même un facteur de promotion du nazisme, notamment lors des procès qui permirent aux Nazis de populariser leur message. Par ailleurs, une fois arrivés au pouvoir, ces lois devinrent les leurs. Il aurait été plus efficace de punir plus sévèrement les auteurs de violence. Rappelons qu’Hitler ne fut condamné qu’à cinq ans de prison pour sa tentative de coup d’état à Munich en 1923 et ne purgea que 8 mois pendant lesquels il écrivit Mein Kampf. Comme l’écrit Greg Lukianoff, « c’est l’attitude permissive envers la violence et la dégradation de l’état de droit - et non une attitude permissive à l’égard de la liberté d’expression – qui ont conduit à la pire atrocité de l’histoire ».
Quant au génocide rwandais, les discours diffusés pendant le génocide n’auraient été protégés par aucun pays, même pas aux États-Unis. La radiotélévision des Mille Collines n’a pas été un facteur décisif dans le génocide alors que 10 % seulement de la population possédaient une radio et que les lieux où ont commencé les violences ne recevaient pas ses émissions. D’après Scott Kraus, l’importance accordée au rôle de la radio a reflété des stéréotypes négatifs à l’égard de Rwandais qui auraient été sensibles aux messages racistes en raison de leur faible éducation. Par ailleurs, comment croire qu’un gouvernement qui n’a pas fait respecter la loi pendant le génocide aurait fait respecter celle interdisant les discours de haine ? Comme l’écrit Greg Lukianoff, lorsque ceux qui orchestrent le génocide sont au gouvernement, une loi contre les discours de haine n’est qu’un « discours stupide et révocable ». D’ailleurs, les lois dites de « réconciliation » passées au Rwanda pour empêcher la réitération du génocide ont atteint la liberté d’expression (restrictions vagues sur les discours de division et propageant l’idéologie génocidaire). Elles sont un outil de répression des opposants au gouvernement et ont semé la division.
Pour finir, comme l’explique Greg Lukianoff, même si les meurtres de masse sont illégaux, la question de la légalité n’est pas centrale quand un gouvernement et sa police sont contrôlés par ceux qui n’ont aucune considération pour la loi. Du temps de la République de Weimar, les lois sur la liberté d’expression étaient appliquées par des gens sensibles à la rhétorique nazie et des juges peu disposés à punir des gens tels qu’Hitler. Toute loi doit être appliquée par de « vraies gens ».
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[1]American Civil Liberties Union.
[2]Foundation for Individual Rigths in Education. https://www.thefire.org/research-learn/freedom-speech-0.
[3]Une sorte de numéro vert.
[4]Enregistrement vidéo ou audio fabriqué grâce à l’intelligence artificielle.
[5]National Rifle Association.
[6]https://eternallyradicalidea.com/.
[7]Alan Borovoy fut un avocat canadien, militant des droits des personnes et conseiller général de la CCLA (Canadian Civil Liberties Association). Il publia en 1988, When Freedoms Collide, Lester & Orpen Dennys.